Depuis une semaine, les vidéos de l’incendie du Constellation défilent. Si les images choquent bien sûr, les commentaires aussi. La jeunesse a été jugée coupable d’avoir filmé au lieu d’agir. Un raccourci qui laisse un goût amer autant qu’il paraît profondément injuste.
Comme moi, votre algorithme a probablement été saturé cette semaine de vidéos filmées au Constellation, lors de l’incendie qui a ravagé ce bar de la station suisse de Crans-Montana. Les bilan de cette nuit d’horreur de la Saint-Sylvestre s’élève à quarante morts, dont vingt mineurs, et 116 blessés.
Sur ces images, la fête bat son plein dans le sous-sol aménagé du bar. Il est plus d’une heure du matin, les douze coups de minuit sont déjà un souvenir. Les bouteilles de champagne continuent de s’enchaîner sous une musique assourdissante. La salle est pleine. Une majorité de jeunes adultes et d’adolescents. C’est une donnée du contexte. En Suisse, il n’existe pas de loi fédérale fixant un âge minimum pour fréquenter les bars et boîtes de nuit. Dans de nombreux cantons, dont le Valais, les jeunes de 16 ans y sont autorisés.
Puis viennent les feux de Bengale, accrochés aux bouteilles. Une photo, prise à ce moment-là, montre les flammes frôlant le plafond tapissé de mousse acoustique en polyuréthane. Puis une autre vidéo capture le feu qui se propage. Et pendant quelques secondes encore, des dizaines de fêtards chantent, filment et regardent. Sur une séquence, un jeune homme tente d’étouffer les flammes avec un vêtement. En vain. Le feu s’emballe. Une dernière vidéo, toujours tournée à l’intérieur, montre la panique. La musique résonne pourtant encore. La lumière reste tamisée.
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Ces vidéos, partout republiées, donnent à voir l’horreur qui s’est jouée dans ce sous-sol de 24 mètres carrés et, avec elle, l’attente insoutenable des familles, qui ont parfois attendu pendant plus de quarante-huit heures des nouvelles de leurs proches. Elles donnent aussi à entendre un autre vacarme. Celui des réseaux sociaux. « Pourquoi filmer au lieu de fuir ? » « Pourquoi continuer de chanter alors que le feu gagne ? » Très vite, un coupable tout trouvé s’impose dans les commentaires : la génération Z, supposément abrutie par les écrans, incapable de réagir autrement qu’en brandissant un smartphone. « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils chantent et dansent alors qu’il y a le feu », interroge une internaute sous une vidéo devenue virale sur TikTok. « Après on va dire que c’est la faute des propriétaires, alors qu’ils continuent de chanter, de filmer, au lieu de prendre la sortie », renchérit une autre. « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre », juge encore un utilisateur.
Cette indignation me laisse un goût amer. Car elle se construit confortablement depuis un canapé, à distance du chaos et du deuil, comme si tout le monde avait eu le luxe de réfléchir. Or ici, tout se joue à la seconde près. Un internaute a justement reconstitué la chronologie à partir des paroles de la musique qui résonnait alors que le drame se jouait. Sur toutes les vidéos filmées, on entend la chanson « A.W.A » du rappeur Lacrim. Résultat : entre les premières flammes visibles et l’embrasement total du sous-sol, il s’écoule 55 secondes. Entre les deux premières vidéos, dix secondes à peine, durant lesquelles le plafond s’enflamme déjà largement.
Cinquante-cinq secondes. C’est extrêmement peu pour comprendre, analyser, décider et agir. Surtout dans un espace clos, bondé, bruyant, plongé dans une lumière tamisée, sans alarme et sans message d’évacuation. D’après les survivants, personne n’a été alerté. Beaucoup étaient très jeunes, parfois mineurs, dans un contexte de fête alcoolisée qui altère nécessairement le temps de réaction. Ils se croyaient en sécurité. Comme on se croit toujours en sécurité, à cet âge.
Il faut aussi parler de ce que les psychiatres appellent la sidération. Face à un danger soudain et extrême, le cerveau peut se figer. Non par bêtise ou par indifférence, mais par protection.
Concrètement, lorsqu’un événement traumatique survient, le cerveau peut être submergé. Il n’a pas le temps de raisonner et les repères s’effondrent. La scène paraît alors irréelle. Filmer devient un geste automatique. Une manière de mettre une distance entre soi et ce qui est en train d’arriver. Comme si regarder à travers un écran rendait la situation moins vraie, et donc moins menaçante.
D’autant que ce réflexe n’est pas propre à une génération née avec TikTok, rappelle le pédopsychiatre Olivier Bonnot, professeur à l’université Paris-Saclay. Il y voit surtout le reflet de la place qu’occupent désormais les écrans dans nos vies. « On a intégré l’idée qu’il faut tout filmer : les concerts, les feux d’artifice, les moments exceptionnels, explique-t-il auprès du « Parisien ». Mais l’écran altère la perception du réel. Il empêche parfois de mesurer la gravité d’une situation et donc d’agir. Et ça peut arriver à tout le monde. »
Il faut aussi prendre en compte que, depuis toujours, le feu fascine. « Le feu a une dimension esthétique, presque hypnotique, observe encore Olivier Bonnot. Le danger aurait sans doute paru plus immédiat si un ours avait surgi dans la salle plutôt que des flammes au plafond. »
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Mon algorithme, lui, n’a pas seulement montré des images filmées à l’intérieur. À l’extérieur aussi, des vidéos circulent en boucle. On voit des témoins, souvent très jeunes, filmer le bar en flammes, les survivants qui s’échappent hagard, les vêtements en lambeau, les cris de ceux encore piégés et partout, le chaos. Là encore, les critiques pleuvent à l’encontre de cette jeunesse en quête d’une supposée viralité, obsédée par les likes et incapable d’entraide.
Dans une tribune publiée après le drame sur le site du « Figaro », l’essayiste Baptiste Detombe fustige : « Il semblerait que la quête du spectacle numérique surpasse notre appartenance à l’humanité. » Et d’appeler même à une évolution du droit, pour inclure ces comportements dans la non-assistance à personne en danger. Peut-être. Mais là encore, c’est tout de même méconnaître ce qui est à l’œuvre. Mettre un téléphone entre soi et l’horreur peut être une manière - certes maladroite, peut-être discutable, mais humaine - de tenir à distance l’impensable.
« Les images de jeunes avec leur téléphone à la main alors que le monde brûle sont un portrait inquiétant de notre époque. […] Quand le premier réflexe est de filmer au lieu d'agir, une part essentielle de notre humanité s’efface », tempête une énième internaute. Plus d’une semaine après le drame, alors que des parents enterrent leurs enfants, que des blessés luttent encore pour survivre et que l’enquête progresse, quelque chose s’est effectivement effacé. Mais ce n’est pas l’humanité d’une jeunesse traumatisée. Ce qui s’est effacé, c’est l’empathie. La compassion. Et peut-être, surtout, la capacité à savoir se taire.
2026-01-09T18:33:36Z